top of page
© ANOUK BRUNEL 2023
© ANOUK BRUNEL ~ 2023
Ondes, Frontières & Métamorphoses

L’anecdote de cet enfant qui demande au sculpteur Brancusi : « Comment savais- tu qu’il y avait un cheval dans cette pierre ? » suggère une définition de l’art légère mais convaincante. L’exposition Au delà de l’onde... appelle une autre question : « Quel homme surgit derrière les coquillages ? ». La métamorphose anthropomorphique pose la question des frontières. Elle n’en demeure pas moins une démarche artistique où les questionnements reposent sur le bestiaire des oursins, des étoiles de mer, des couteaux, des ormeaux, des scalaires, des crabes, des vénus, des pholades, des amandes de mer, des palourdes, des praires, des bucardes à papille, des saint-jacques et d’infinis autres coques et capsules des côtes. Tous convoquent un imaginaire fantastique – parfois mâtiné de végétaux marins ou de ces plumes laissées en étrennes par les oiseaux des plages de l’Atlantique.

En même temps ces sujets et les assemblages qu’en compose Bastien Brunel résonnent avec une actualité littéraire, scientifique et artistique de ces dernières années. Une production où les frontières vacillent entre les catégories du vivant, une jungle trouble où philosophes, anthropologues ou éthologues peinent à formuler un paradigme neuf pour la nature. Près de nous, Vinciane Despret, Baptiste Morizot, Natassja Martin ... sont désormais abordés avec curiosité surprenante. Comme un signal fort. De leurs écrits on retient une inflexion des regards sur les environnements et les animaux en particulier. Ces récits déconstruisent de séculaires dogmes culturels. La presse grand public n’est pas en reste : Les animaux nouveaux sujets politiques (par Valentine Faure, Le Monde du 27 Octobre 2023). Oui ! politique parce que cette production interroge les certitudes qui arrime la société à la partition hommes/bêtes, dominants/dominés. Une métamorphose s’esquisse chez l’homme où l’empathie d’un monde d’après plus équilibré le dispute à la méfiance et au rejet. Au cinéma, Le règne animal raconte justement ce tournant où une mutation de l’humain vers l’animal s’installe dans la confusion. Le succès critique est au rendez-vous. Le succès d’audience suit. La trame du film prend néanmoins le chemin de la fantasy pour désamorcer l’angoisse de cette frontière déflorée. Une transgression qui transpire tout autant de cette exposition.

Dans ce nouvel univers, le végétal, l’animal et parfois même le minéral esquissent une cosmogonie en rupture avec celle dont l’époque hérite. La nature n’est plus la chose de l’homme ou ne devrait plus l’être. L’humain est censé redéfinir son aire de vie, son habiter et ses cohabitations. Il est sommé de se considérer comme une espèce parmi d’autres et de reformuler ses relations avec les non humains.

Le travail de l’exposition converge dans cette trajectoire. Il arrive à maturité quand les hommes s’interrogent. Pourtant le moteur d’origine de son projet était plutôt dans les forces visibles ou occultes de la mer – ce que Bastien nomme « l’onde » – et dans sa richesse d’expression de ses innombrables résidents. Depuis longtemps dans la culture japonaise – faisant une large place à l’animisme – l’artiste se forgeait un point de vue à la lecture des mangas ou des films animés japonais. Là aussi les césures sont troubles, voire niées.

Mais pas que... Familier depuis toujours de la côte, déambulateur forcené des rives mouvantes d’une mer qui excite sa curiosité, observateur impénitent de ces paysages sans cesse renouvelés, sensible aux vibrations multiples qui les traversent, pêcheur invétéré de coquillages, il arpente depuis des lustres cette limite fugace de la mer avec les mondes aérien et terrestre pour en explorer les trésors que livrent sur le sable vents et tempêtes, vagues et marées. Forcément, le recueil des échouages et l’invention de ces formes concluent logiquement la démarche donnée à voir dans cette exposition. Car cette longue récolte multiforme a accouché d’une piste créative singulière.

C’est à cette alchimie que se façonnent ces œuvres. Là, dans une cabane huitrière de bardeaux, refuge des marais du bout de l’île de Ré, baignée d’une lumière qui fait scintiller les nacres de certains coquillages ou les couronnes de couteaux. Dans cet abri, les plumes d’une étrange danseuse ou celle d’une couronne s’agitent au creux des vents. Même les murmurations des oiseaux de la réserve ornithologique proche semblent aussi jouer le jeu.

Mais que camouflent ces masques baroques parfois majestueux, ces tiares aux faux airs de soleil levant, ces lunettes fantasques des carnavals de Venise, ces carapaces truculentes derrière lesquels on imagine volontiers des samouraïs. Que cachent ces crânes glabres et scintillants ou ces chevelures ébouriffées de gorgones ? Que disent encore ces galeries de petits portraits, échos des gargouilles moyenâgeuses et des figures grotesques courant aux arches des cathédrales ou grimpant sur leurs colonnes – à moins d’y entrevoir des réminiscences de personnages de Hayao Miyazaki, tel que les montre Le Garçon et le Héron, point d’orgue d’une filmographie fantastique ?

L’homme que révèlent ces sculptures animales n’échappe pas à la confusion des espèces. Ce clair-obscur joue furieusement à cache-cache entre les frontières. Il prétend même les abolir.

 

 

Bruno Marzloff

bottom of page